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Pensée : Gabriel Vahanian

[dimanche 1 septembre 2013 00:00]

Gabriel Vahanian

Gabriel Vahanian © E. FrançoisGabriel Vahanian
© E. François
En août 2012 décédait Gabriel Vahanian, l’un des grands théologiens du XXe siècle. Sa pensée, dynamique et ancrée dans le monde, était susceptible d’ouvrir de nouveaux horizons au monde de demain. Trois de ses étudiants lui rendent hommage en partant d’une phrase issue de ses cours ou de ses ouvrages.

Quelques livres

- La mort de Dieu : la culture de notre ère postchrétienne, Buchet/Chastel (traduit en français par Bernard Willerval), Paris 1962.
- La condition de Dieu, Ed. du Seuil, 1970.
- Dieu et l’utopie : l’Eglise et la technique, Ed. du Cerf, 1977.
- Dieu anonyme, ou la peur des mots, Ed. Desclée de Brouwer, 1989.
- L’utopie chrétienne, Ed. Desclée de Brouwer, 1992.
- La foi une fois pour toutes, Ed. Labor et Fides, 1996.

 

 

 

 

par Jean-Daniel TOUREILLE

« L'Eglise se pose d’emblée en principe de novation sociale... elle devait être aujourd'hui ce qu'elle a jadis été, créatrice d'emplois. »

Cette phrase choc m’a marqué durant mes études à Strasbourg à tel point qu’elle est devenue emblématique de la manière dont j’envisage l’action du CPCV et que je l’ai citée à plusieurs reprises dans mes écrits d’animateur professionnel. De la même manière que l’Eglise offrait au Moyen-Age des moyens de subsistance et de promotion sociale, elle doit à mon sens aujourd’hui retrouver cette vocation en particulier au sein de ses œuvres et mouvements : - soit en étant force de proposition dans le domaine de l’accompagnement social et de la remobilisation personnelle et vers l’emploi, ou tout du moins vers un mieux-être dans la société (avec ou sans emploi) ; - soit par le développement de projets « au seuil de l’Eglise » comme la mise en œuvre de pasteurs-animateurs à Colmar (Centre Théodore Monod), Strasbourg-Cronenbourg (les Disciples) ou Toulouse (TO7) qui peuvent favoriser la création d’emplois, interpellant d’une manière novatrice l’Eglise sur sa capacité d’agir dans le monde. L’Eglise ne pourra atteindre cet objectif qu’en proposant une vision renouvelée de ce que peut être une vie réussie, et en premier lieu en offrant aux jeunes un espace de parole et de recherche de sens (qui leur fait cruellement défaut aujourd’hui), d’accompagnement au projet personnel (afin de mettre des mots sur ce que l’on a envie d’être, de faire de sa vie).

par Philippe FRANÇOIS

« Changer le monde plutôt que de changer de monde. »

Suite au succès au début des années soixante de son premier ouvrage La mort de Dieu, critique féroce de la religion aux Etats-Unis, Gabriel Vahanian orientera dans les années soixante-dix ses recherches théologiques sur le thème de la technique, une problématique qui est également au centre de l’œuvre de Jacques Ellul. Mais autant ce dernier propose une vision pessimiste, très critique, de ce qu’il appelle le « système technicien » qui « humilie » la parole, autant Vahanian voit les choses de manière plus optimiste : en s’appuyant sur le concept d’utopie, il pointe les affinités mutuelles qui unissent la foi chrétienne et la technique. Il s’agit, pour le chrétien soucieux de rester fidèle à la tradition biblique, de changer LE monde (ici et maintenant) bien plus que de changer DE monde (dans l’au-delà). La théologie de Gabriel Vahanian met l’accent sur le Dieu qui règne plus que sur le Dieu qui sauve. Dans sa confession de foi publiée en 1989 dans Dieu anonyme, se trouve sa conception de l’Eglise comme « anticipation du Dieu qui vient et renouveau du monde ». Il s’agit d’une vision ambitieuse, pour tout dire utopique, de l’Eglise, conçue comme « principe de novation sociale, d’engagement politique et d’iconoclasme culturel » ou, pour reprendre une autre de ses formules, l’Eglise comprise comme « chantier du Royaume », ce royaume qui n’est donc ni un au-delà, ni la fin de l’histoire, et surtout pas un autre monde mais un monde autre.

par Christophe JACON

« La Bible ne sert pas tant à être lue qu’à lire : le monde, les autres, nous-mêmes. »

Cette phrase – comme l’ensemble de ses cours ou de ses livres – a été, pour le pieu provincial que j’étais, un véritable électrochoc. J’avais toujours cru, mes pasteurs m’avaient toujours dit que le croyant devait se nourrir de l’Ecriture, qu’il devait en faire « son pain quotidien ». De la sorte, l’Esprit pouvait pénétrer en lui et le transformer, soumettre sa volonté, purifier ses désirs. Et voilà qu’un professeur illustre affirme que le plus important n’est pas la lecture mais l’acte de lire. Cela change tout ! La Bible ne serait pas tant un feu purificateur qu’une paire de lunettes, s’adaptant à la vision de chaque personne, pour la rendre des plus efficaces, même dans le brouillard le plus profond. Comme les hiboux ou les chats, nous serions tous, grâce à elle, de véritables nyctalopes du monde ! Nous serions capables de voir et de dénoncer les idoles, les nôtres et celles du monde, de discerner le péché même quand il veut se faire passer pour vertueux et même de proposer des chemins novateurs. Tout ce que Jacques Ellul, en son temps, a si bien su faire ! Aujourd’hui, le problème de l’Eglise est peut-être que beaucoup de personnes lisent la Bible mais que peu s’en servent pour lire le monde ! Cela peut encore changer… pour que le monde change !

© Réveil-Page théologique septembre 2013