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Qu’est-ce que l’homme ? (3) « Pour toi… »

[jeudi 1 janvier 2015 00:00]

par Gérald MACHABERT

La Genèse s'ouvre par deux récits de Création qui évoquent l'homme comme une entité universelle dans sa relation à Dieu, à l'altérité. Elle se poursuit quelques chapitres plus loin par l'histoire d'un homme particulier confronté à son histoire singulière.

Le pasteur et artiste peintre Henri Lindegaard a représenté Abraham en quelques traits seulement, comme à son habitude, jouant sur les contrastes du blanc immaculé et du noir profond. Les mains du patriarche sont élevées vers le ciel « comme deux coupes vides », son regard tourné vers les nuées « est un canal entre le ciel et la terre ». Lindegaard illustre avec sa plume et avec son pinceau, le moment de l'appel d'Abraham. « Abraham avait soixante-quinze ans, dit-on, quand il se mit en marche. » Le corps déjà en mouvement, tendu vers sa vocation, dans le mouvement du voyage et de la marche, mains et regard dressés vers Celui qui le met en marche.

Contre tous les déterminismes
« Pars de ton pays, de ta famille et de la maison de ton père vers le pays que je te ferai voir. » Autant le dire, lorsqu'Abraham entend ces paroles, il a déjà une vie derrière lui. Et pourtant, il est appelé à continuer à aller de l'avant. Et pour cela, il n'a d'autre choix que de mesurer ce qui l'a empêcher de le faire jusqu'à présent : son pays, sa famille, la maison de son père, tout ce qui le rattache à sa naissance. Et d'ailleurs, le texte ne dit rien de la vie d'Abraham avant cet appel. Avant ses soixante-quinze ans, Abraham n'est encore défini que par sa naissance ; une pleine vie qu'il n'a pas vécue.
Cet appel à quitter, à aller de l'avant, c'est une invitation à se départir des déterminismes, tout ce qui nous détermine et nous enferme justement par notre naissance : le lieu de notre naissance, le milieu dans lequel nous naissons, la famille qui nous a vu naître.

Devenir un individu
L'hébreu joue sur les mots lorsqu'Abraham entend le Seigneur s'adresser à lui : « Lekh lekha ». Ce que les traductions françaises ne peuvent rendre qu'à travers un commandement adressé à Abraham l'enjoignant à quitter (lekh) son pays, sa famille et la maison de son père commence en fait par le redoublement du son, apportant une nuance qui n'est pas présente dans le français. Lekha, c'est littéralement pour toi, vers toi. Ce commandement à suivre le commandement de Dieu n'est donc pas une volonté qui s'impose « du ciel, d'en haut », c'est au contraire une invitation à suivre un chemin pour soi-même, pour son bonheur, pour son épanouissement et sa satisfaction, non pas replier sur soi-même, mais bien comme Lindegaard l'a représenté : les mains ouvertes comme deux coupes vides et le corps tendu en avant vers l'avenir.

© Réveil-Page théologique - janvier 2015