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Faire de la place à l’autre

[samedi 31 janvier 2015 15:20]

par Christophe JACON

Le 7 janvier dernier, la France a été plongée dans l’horreur : deux terroristes ont assassiné 12 personnes appartenant au journal Charlie Hebdo. Cinq autres personnes ont trouvé la mort dans les deux jours suivants.

Hommage du Chat du Rabbin de Johan Sfar aux dessinateurs de Charlie HebdoTuer un homme, et a fortiori plusieurs, ce n’est pas défendre des idées ou une religion, ni même l’honneur d’une patrie, d’un pays ou d’une famille, et encore moins la bêtise d’une nation, d’un clan ou d’un individu. Tuer un homme, ce ne peut être, ce ne doit jamais être cela ! Tuer un homme, comme le laisse entendre la tradition talmudique, c’est tuer l’humanité. Avec un homme, en effet, disparaît tout un monde virtuel : une descendance, des inventions, des connaissances, des créations, des énergies capables de déplacer des montagnes d’immobilisme et de conservatisme… Mais tuer un homme, c’est également tuer l’humanité qui est en soi et risquer de la détruire chez l’autre. C’est le risque d’ailleurs que nous font courir, à chacun de nous, les meurtriers de Cabu, de Wolinski, de Bernard Maris et de toute la joyeuse clique de Charlie Hebdo.

Construire la fraternité
Oui, tuer un homme risque de nous faire perdre notre humanité. Car celle-ci est avant tout - la devise républicaine l’a bien comprise - liberté et fraternité. Liberté de penser, de croire, d’agir, d’écrire, de dessiner, de manifester, d’aimer, de partager avec l’autre et pour l’autre. Oui, la liberté n’est pas - les membres de Charlie Hebdo le savaient - une carte blanche à la haine. C’est une liberté qui doit permettre de construire, patiemment mais avec constance, une fraternité citoyenne. Car l’autre, tout autre, est notre frère. Quel que soit sa couleur, sa religion, ses idées, ses failles, ses doutes, ses paradoxes. Son visage, comme le disait Emmanuel Lévinas, vient me rappeler qu’il est de la même pâte que moi, de la même humanité que moi. Son visage est ainsi, pour moi, une exigence d’amour.

De la place
La barbarie qui s’est exercée le 7 janvier dernier contre le journal satirique doit être dénoncée par tous les partis politiques et toutes les forces spirituelles du pays. Mais cette dénonciation ne peut pas être l’alpha et l’oméga du problème. Regardons les choses en face. Il est temps de laisser en France une place à l’Islam. Il est temps de garantir aux imams de France une formation universitaire qui soient à mille lieux du salafisme enseigné sur la toile ou dans certaines mosquées. Il est temps d’aider les musulmans de France, financièrement parlant, à ouvrir des lieux de prière et des mosquées dignes de ce nom. Il est temps de leur donner, ainsi qu’à tous les étrangers non-européens, le droit de vote aux élections locales. Oui, il est temps d’accorder à nos frères musulmans et juifs un jour férié dans notre calendrier, en lieu et place d’une fête chrétienne. Nous ferions ainsi une réelle place à l’autre en agissant à l’image de Dieu à la Création. Notre Dieu, en effet, s’est retiré, s’est « contracté en lui-même (tsimtsoum) », comme disent nos frères juifs, pour faire de la place à autre chose qu’à lui-même.

© Réveil-Page théologique - février 2015