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[mardi 1 septembre 2009 01:00]

Gottschalk d’Orbais : La double prédestination

Nous commençons ce mois-ci une série autour des grandes questions théologiques du Moyen-âge. Cette série est réalisée par Annie Noblesse-Rocher, professeur d’Histoire du christianisme médiéval et moderne à l’Université de Strasbourg.

par Annie NOBLESSE-ROCHER *

La question de la double prédestination est l’un des aspects les plus controversés de la théologie de Jean Calvin. Elle le fut aussi pour l’un de ses lointains prédécesseurs, Gottschalk (ou Godescalc) d’Orbais (803 - c. 868), bénédictin saxon, poète et grammairien talentueux, qui ne cessa de défendre cette doctrine, tout au long de sa vie, en dépit des condamnations pour hérésie invétérée au concile de Quiezy (849) *.

Pour Calvin la double prédestination (« Dieu a ordonné les uns au salut et assigné les autres à la damnation éternelle ») est doctrine « fort entortillée », « obscure et même effrayante » pour beaucoup, bien qu’au fond « douce et savoureuse au fruit qui en revient ».

La grâce pour les élus
Pour Gottschalk en revanche, la double prédestination n’est pas du tout « entortillée » : il lui consacra un long traité (Sur la prédestination) et deux confessions de foi. Sur la prédestination est un dossier de travail et un florilège apparemment décousu de citations scripturaires et patristiques, destiné à répondre à ses adversaires. L’influence d’Augustin est prépondérante : Gottschalk en a dévoré en effet à l’abbaye d’Orbais les œuvres et les écrits sur la prédestination rédigés pendant la crise pélagienne (418-430), et en a retenu la primauté de la grâce sur toute œuvre humaine : voilà le socle sur lequel il construit sa doctrine. Mais c’est avec virulence que le moine saxon affirme sans nuances : « Dieu, qui ne sait, ni ne peut errer, ou se tromper, n’a jamais dû, ne doit, ni ne devra rien faire d’autre que, éternellement, prédestiner, préfixer, préparer, prédéfinir, préordonner la grâce gratuite pour les élus et laisser s’exercer le jugement et la justice du Juste sur les réprouvés ».

Prescience et prédestination
Dans une sorte de destin tragique scellé inéluctablement, bons et mauvais, élus et réprouvés, sont de tous temps (passé, présent et futur) également prédestinés, par la prescience et l’omniscience divine à leur sort actuel. Les déclarations de Gottschalk, rédigée après sa condamnation apparaissent plus nuancées : Dieu connaît dans sa prescience, par avance, les fautes commises et ne prédestine que le châtiment ; ce dernier n’étant qu’une conséquence de sa justice. Mais là se situe une différence capitale avec Calvin ; le Réformateur ne lie jamais prescience de Dieu et prédestination : la grâce peut à chaque instant incliner le cœur de l’homme vers la Croix et donc le salut. Ainsi dans son Commentaire sur Romains 8, 30 (1539) (« Ceux qu’il a prédestinés... »), Calvin propose une perspective bien différente : « Prédestiner » fait référence « à ce décret de Dieu par lequel il a ordonné aux siens de porter la croix, notre vocation et notre justification ». Et cette vocation du fidèle à porter la Croix à la suite du Christ est « un témoignage suffisant de son conseil secret ». La vocation, en d’autres termes, acceptée, révèle en filigrane l’élection secrète du fidèle au salut.

* Professeur d'histoire du christianisme médiéval et moderne
Université de Strasbourg

© Réveil - Page théologique - septembre 2009