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[samedi 4 octobre 2008 01:00]

 

Feuille

par Anne FAISANDIER

De la fenêtre de l'appartement citadin sans balcon ni jardin dans lequel je loge avec ma famille, le seul lien avec la nature tient aux feuilles des platanes.

Des arbres majestueux qui donnent à la rue un air d'avenue respectable. Nos fenêtres donnent directement sur leur ramure et c'est ainsi que nous suivons le rythme des saisons. En hiver, les branches sont nues et ne cachent rien des immeubles d'en face.
Au printemps, nous pouvons surveiller de près l'éclosion des bourgeons et voir le vert tendre des feuilles en espérance se déployer avec patience.
En été, les feuilles sont larges et foncées, formant un rempart appréciable contre la chaleur qui étouffe les rues.
En automne, elles sèchent et tourbillonnent au moindre coup de vent. Le responsable des bâtiments de mon Eglise peste et tempête contre elles qui ont le mauvais penchant d'aller se loger avec malice dans les chenaux et gouttières qu'elles obstruent avec application. C'est quand même un comble, ces arbres auxquels nous n'avons pas encore réussi à apprendre à ne pas perdre leurs feuilles ! D'ailleurs les services de nettoyage de la ville sont sans doute d'accord, eux qui tentent d'endiguer le flot à grand renfort de sacs spécialement conçus qui s'empilent au pied des arbres.
Eh bien oui : les feuilles des arbres tombent et résistent absolument à l'accélération du temps que nous imposent les performances humaines. Elles vont leur train avec obstination, naissent vivent et meurent tant que l'arbre prospère. Feuilles qui se déploient pour capter la lumière le plus largement possible. Feuilles vivantes qui réveillent l'arbre et seules lui permettent de grandir et de se déployer. Feuilles mortes qui changent de couleur et se font légères pour tomber sur le sol. Elles sont le témoin de l'implacable loi de la vie qui veut que celle-ci ne soit que dans la fragilité et l'évolution. Un arbre qui ne change plus est un arbre mort. Même les conifères renouvellent leurs épines.
Nos vies, peut-être, gagneraient à accepter d'être de ces arbres dont les feuilles naissent, vivent et meurent. Pour entrer dans l'espérance d'une naissance renouvelée qui se risque aux intempéries. Pour capter la lumière avec avidité et s'en rassasier aux jours de grand soleil. Pour devenir sur le sol cet humus qui peut aussi nourrir les racines en profondeur. Pour traverser avec sérénité les temps où la lumière se fait rare et la morsure du froid pénible. Ainsi vont les feuilles, avec simplicité. Tout simplement vivantes.
J'espère que personne ne décidera un jour de couper les platanes qui bordent notre rue par souci d'efficacité. Nous perdrions tant en humanité.


© Réveil — Méditation — octobre 2008