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[mercredi 4 mars 2009 11:19]

Paroles de Jésus (3)

"Là où est ton trésor là aussi sera ton cœur"

par Philippe FROMONT

Cette parole, surprenante à plus d’un titre, nous appelle à un décentrement de nous-mêmes pour aller à la rencontre de l’autre, et y trouver un trésor impérissable.


A lire cette parole attribuée à Jésus, j’éprouve d’abord un étonnement puis un choc.
D’abord l’étonnement : j’avais pris l’habitude de retranscrire cette parole en inversant les mots « là où est ton cœur là aussi est ton trésor ». Mais cette inversion atténue la portée du texte.
Puis le choc : le cœur de l’humain ne serait pas libre, ni autonome dans le choix de ses lieux d’investissements. Le cœur humain ne s’investirait que là où il trouve son compte. Adieu les élans du cœur et ses gestes pour rien. Jésus ne nous laisse pas une parole louant la générosité du cœur, mais une parole réaliste. C’est peut-être cela le réalisme biblique. La réalité est posée, sans jugement moral. La question n’est pas de savoir si c’est bien ou mal.
Rappelons-nous que, pour les auditeurs sémitiques de Jésus, le « cœur » est le siège non seulement de l’affectivité mais aussi de la raison, de la liberté, de la rencontre intime, bref le cœur c’est toute la personnalité humaine. Dans cette perspective, ce serait tout l’humain dans son affectivité et dans sa raison qui serait attiré par ce qui a de la valeur.
Luc possède ce génie littéraire de capter cette parole attribuée à Jésus, prononcée dans le sermon sur la montagne, et de l’intégrer dans le contexte de son propre évangile. Chez Luc, cette parole est lovée entre la parabole du riche insensé et les paraboles sur la vigilance. Ainsi cette parole opère un décentrement pour le cœur de l’humain. Puisque le cœur de l’être humain s’investit uniquement là où il trouve son intérêt (trésor), alors voici un lieu intéressant à investir : la perte (Luc 12,33) « Vendez vos biens et donnez-les aux pauvres ». Il ne s’agit pas de se précipiter dans la première agence immobilière de notre quartier. La tâche est bien plus délicate que cela : nous sommes invités à expérimenter le manque, à sortir du registre de la matérialité pour entrer dans celui de l’intime humain, au cœur de l’humain. Comme le soulignait M. Luther King dans ses sermons, il nous faut expérimenter les « dé- » de l’Evangile : accepter de se dé-munir, dé-vêtir, dé-router, dé-penser, dé-centrer, dé-maîtriser.
La parole de Jésus nous invite à une révolution copernicienne. Galilée et Copernic ont montré que la terre n’était pas au centre de l’univers, mais qu’elle tournait autour du soleil. La terre a été arrachée du centre du monde.
Voilà une parole de Jésus qui m’invite à faire preuve de courage (dont la racine vient de « cœur ») en acceptant de me décentrer de moi-même et de m’arracher du centre de mon monde pour aller à la rencontre de l’autre. C’est en se dé-routant pour l’autre que l’on trouve son chemin et c’est en acceptant de se dé-munir en faveur du prochain que l’on se crée un trésor impérissable.



Réveil - Méditation - mars 2009