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Sœur Christiane : entre Provence et Hainaut

[samedi 30 août 2014 00:00]

par Doris ZIEGLER

Réveil - Rencontre avec Sœur Christiane © PomeyrolQu'est-ce qui peut amener une sœur de Pomeyrol à exercer une suffragance à 8 km de la frontière belge ? Une demande du président du conseil régional, après entretien avec la sœur prieure de la communauté de Pomeyrol ! Et puis les sœurs y ont fait des visites à plusieurs reprises, quand elles partaient pour des temps de service dans l'Eglise. La communauté porte dans sa prière cette région depuis des années.

Christiane Jouve a eu tout un parcours universitaire avant de ressentir un fort appel à s'engager dans la communauté de Pomeyrol, il y a 35 ans. Ce sont ses sœurs qui l'ont envoyée compléter sa maîtrise d'histoire par une maîtrise en théologie. Elle pourrait être pasteur, mais elle ne l'est pas, et elle insiste sur ce point. Pour la deuxième fois en dix ans, elle a été appelée à exercer une suffragance de longue durée, au Puy-en-Velay puis à Maubeuge. Mais elle revient régulièrement partager les temps forts de sa communauté. Pétrie de vie communautaire, construite par la vie de prière et de silence d'une communauté, comment vit-elle la vie plus solitaire d'une suffragante ? Quel regard porte-t-elle sur l'Eglise protestante, vue d'une paroisse et vue de sa communauté ?

Un espace priant
Sœur Christiane parle de la vie communautaire comme d'un ministère collégial, d'accueil et de prière. La communauté est un espace ouvert de gratuité, d'attention à l'autre dans la discrétion, de silence. Les personnes qui viennent y partager un moment de leur vie cherchent un lieu de ressourcement, de retour à l'essentiel. Un lieu où se poser, se re-poser. Celle qui connaît la solitude, dans son presbytère à Maubeuge, voit bien la différence entre le silence de l'isolement, que l'on essaye de remplir avec la télé ou la radio, et le silence vécu en communauté, choisi, habité.
Des 900 km qui la séparent de Pomeyrol, sœur Christiane découvre avec un regard neuf l'importance des communautés religieuses dans le monde d'aujourd'hui. Ce sont des lieux irremplaçables, où l'on est porté dans sa recherche de vie intérieure, de transcendance. Des lieux de vigilance dans la prière, de disponibilité à l'autre et à l'Autre. L'image de « réservoirs de prières » lui vient, ou même celle d'une piscine, où tous peuvent venir se ressourcer, sans étiquette, même les personnes engagées dans l'Eglise et les pasteurs ! Ces derniers disent que, lorsqu'ils acceptent la charge d'une retraite à Pomeyrol, il leur arrive d'en être eux-mêmes renouvelés.

Une paroisse engagée
La paroisse est un lieu de rencontre, de fraternité, de solidarité, à travers les visites, le culte. La solidarité en actes est particulièrement présente à Maubeuge. La paroisse est un lieu d'engagement, un lieu d'où faire rayonner l'Evangile et un lieu d'écoute de la Parole, un lieu où l'on peut venir nourrir sa vie, ses relations aux autres et à Dieu. On y rencontre aussi des personnes qui ne mettraient jamais les pieds dans une communauté. Sœur Christiane éprouve beaucoup de joie dans la vie paroissiale, mais elle a besoin de l'enracinement dans la vie de prière communautaire. Même si en paroisse il y a des veilleurs, des « priants », elle constate qu'elle-même ne peut maintenir la même vie de prière régulière qu'en communauté. Dans ce service (de type) pastoral, sœur Christiane est consciente qu'isolée, sans rigoureuse discipline de vie, l'épuisement peut guetter.
Trouver un lieu, un espace de ressourcement est essentiel. Le pasteur porte la paroisse et chacun dans la paroisse. Il est appelé à beaucoup donner, à beaucoup écouter. Il risque d'être prioritairement dans l'intellectuel et de s'éloigner de la dimension spirituelle de son ministère. Pour un pasteur comme pour un chrétien engagé, et plus encore pour ceux qui sont appelés à des responsabilités de plus en plus lourdes, le danger est de se laisser happer par l'exigence d'efficacité, de rentabilité que la société impose.

Repère
Frères et sœurs
« Pourquoi t'appelle-t-on sœur ? », me demandait Titouan dimanche dernier. Eh bien, parce que Jésus s'est fait le frère de tous et de toutes, et il fait de nous tous des frères et des sœurs, et c'est l'aventure de la vie de le découvrir et de le vivre. C'est à Jésus le Christ que ma vie est liée, par mon baptême et par ma consécration comme sœur de Pomeyrol, ce qui n'est qu'une manière parmi d'autres de vivre l'engagement du baptême !
Sœur Christiane

Le choc des cultures !
Sœur Christiane est heureuse de faire re-découvrir l'existence de sa communauté tout là-haut, dans le Nord ! Elle sourit des véritables dépaysements réciproques qu'elle vit en paroisse, c'est pour elle une vraie ouverture de cœur et d'esprit ! Elle découvre une région, un humour différent, une convivialité forte, une fraternité vécue avec la surprise d'attentions qui éclairent et réchauffent le quotidien. En retour, elle ouvre une fenêtre sur la vie communautaire à des personnes qui voient mal comment vivre le silence et la vie au rythme des quatre temps de prière quotidiens – un repas en silence, c'est impossible ! – mais qui sont sensibles à la communion vécue avec ses sœurs, par-delà la distance.
Elle retourne régulièrement à Pomeyrol et ne peut imaginer une vie coupée de son terrain communautaire dans lequel elle s'est formée et a été consacrée. Mais elle est aussi témoin de l'angoisse, voire de la souffrance des paroissiens qui, comme à Maubeuge, sont restés treize ans sur vingt ans sans pasteur. C'est un peu comme si elle portait, à l'intérieur d'elle-même, cette tension entre le manque de ministres et sa propre capacité à donner un coup de main. Par sa position dans le corps ecclésial, où les réalités de la vie paroissiale et communautaire sont complémentaires, sœur Christiane pose une question : celle des ministères et de leur reconnaissance dans notre Eglise.

Pépites spirituelles
Surgit alors la question plus générale de la place des communautés religieuses dans l'Eglise protestante unie. Ces communautés n'ont survécu, au départ, à l'incompréhension du monde protestant que grâce à la détermination et à la forte vocation de leurs fondatrices. Maintenant, elles sont acceptées et même profondément aimées par ceux qui les connaissent. Mais, alors que nous sommes dans la réflexion pour une vision renouvelée de notre vie d'Eglise et de nos vies d'Eglises locales, dans un temps de profonde évolution, quelle part pour ces « pépites spirituelles », inconnues de bien des protestants, dans cette Eglise unie, et dans son témoignage ? Comment les communautés font-elles signe dans l'édification et la reconnaissance du corps de Christ qui est un ?

© Réveil - Rencontre avec - septembre  2013