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Anne Beau-Reder : A l’école d’une vie de relations

[jeudi 30 octobre 2014 00:00]

par Gérald MACHABERT

Réveil - Rencontre avec Anne Beau-Reder  © Olivétan – GMAnne Beau-Reder est directrice d’un foyer de l’Arche après un parcours dans le conseil d’entreprise. Un virage à 180° pour se tourner vers la vie et sa fragilité. Un virage pour prendre le temps de la rencontre, avec elle-même et avec sa fille Judith.

Si Anne Beau-Reder est aujourd'hui à la tête du Foyer de l'Arche à Lyon, institution catholique fondée par Jean Vanier, cela remonte peut-être déjà à son enfance. Aînée d'une fratrie de quatre enfants - deux garçons et eux filles - elle a passé son enfance au Rwanda avant un retour familial dans les environs de Montpellier. Ses parents, proches du mouvement de la jeunesse chrétienne et de l’écologiste René Dumont ont en effet sans aucun doute laissé leur empreinte militante.
Si Anne est aujourd'hui directrice de l'Arche à Lyon, elle le doit peut-être à son passage chez les Éclaireuses et éclaireurs unionistes de France. Inscrite dès l'âge de huit ans dans le mouvement de scoutisme protestant c'est là qu'elle y découvre le sens du service et la spiritualité protestante qui devient vite pour elle, une évidence. Elle fréquente donc les éclais mais aussi le groupe lycéen de l'église protestante de Montpellier. Au moment de choisir son orientation après ses années de prépa, Anne s'interroge. Est-ce que HEC correspond vraiment à ses valeurs ? Est-ce qu'elle n'est pas en train de faire fausse route ? Le pasteur Simon répond alors à ses doutes : « des gens qui croient, il y en a besoin partout ! »
Arrivée sur le plateau de Saclay, en HEC, qu'elle n'est pas sa déception de constater qu'il n'y a pas là de groupe ou d'aumônerie protestante. Ni une, ni deux, elle téléphone directement à la Fédération protestante de France pour savoir comment faire... Son appel est entendu lorsque Leila Hamrat, aumônier des étudiants en région parisienne, arrive pour monter un groupe d'aumônerie sur place, un groupe qui permettra à Anne de partager questions et réflexions.

Lorsque la vie bascule
Anne découvre concrètement le travail au service des autres à l’occasion d’une année diaconale vécue en Allemagne où Jean-Christophe son futur mari effectue sa coopération. De retour en France, Anne et Jean-Christophe se lancent dans la vie active, chacun au service d’un grand groupe. Spirituellement, Anne reconnaît qu’elle vit cette période-là en picorant, sans être attachée à une paroisse ou une église, appréciant de pouvoir aller écouter tel ou tel pasteur. « Nous n’étions pas très impliqués, peut-être aussi, parce que nous savions que nous voudrions quitter la région parisienne à court-terme. » Après la naissance de leurs deux premiers enfants, Eloïse et Joseph, c’est ce qu’ils font en s’installant à Lyon.
Si Anne travaille aujourd’hui à la rencontre du handicap c’est sûrement parce que le handicap est venu à leur rencontre, à Jean-Christophe et à elle, avec leur troisième enfant. « Judith a été frappée par une méningite à l’âge d’un an. C’est le ciel qui nous est tombé sur la tête. Après l’urgence médicale, nous n’avons connu pendant deux ou trois ans qu’une phase de survie. Avec des états de progrès puis de redescente. Une lente adaptation du traitement médical à ajuster et de l’accompagnement d’une petite fille souffrant de troubles autistiques, tout en cherchant à préserver les deux ‘grands’. » Judith et sa maladie fait basculer la vie d’Anne et Jean-Christophe. « Jusque là, nous vivions une vie facile, qui avançait tout droit, où nous pouvions avancer vite, comme sur une autoroute. Et Judith nous a appris à prendre le temps. Il faut s’arrêter, pour capter son regard et communiquer avec elle, qui ne verbalise pas. » Afin d’adapter leur rythme de vie aux exigences de présence, d’accompagnement et de soins de Judith, Jean-Christophe intègre une société plus petite alors qu’Anne lance sa propre société.

Repère

Fondée en 1964 par Jean Vanier, L'Arche a pour mission de faire connaître le don des personnes ayant un handicap mental à travers une vie partagée et de leur permettre de prendre leur juste place dans la société. L'Arche est présente dans près de 40 pays à travers le monde et regroupe plus de 140 communautés constituées chacun de plusieurs foyers d'hébergement et d'ateliers de travail. Chaque communauté allie trois dimensions: communautaire, professionnelle, et spirituelle. La vie en communauté est fondée sur des relations de réciprocité et de respect mutuel entre les personnes handicapées mentales et des assistants qui ont fait le choix de vivre avec elles.

Quand on accepte ses vulnérabilités
Judith, sa joie et son hyperdépendance à l’égard des autres, crée autour d’elle de nouvelles relations pour Anne et sa famille. Mais cette situation les interroge aussi. Avec quelques amis, ils commencent à réfléchir à un projet d’habitat partagé autour de personnes porteuses de handicap. Quelqu’un leur parle alors de Jean Vanier et de l’Arche. « La lecture de Toute personne est une histoire sacrée nous a bouleversés ; c’est ce que nous vivions avec Judith chaque jour. » Après avoir contacté l’Arche pour être accompagnée dans ce projet d’habitat partagé autour de la personne handicapée, Anne entre au Conseil d’administration du foyer de Lyon. Avec sa formation et son parcours professionnel, on lui demande d’intégrer une petite équipe de discernement lorsque le directeur annonce son départ. C’est alors qu’aucune candidature n’est retenue, que le directeur ainsi que plusieurs membres du Conseil d’administration reviennent à la charge en demandant à Anne de poser elle-même sa candidature. En janvier 2013, elle est nommée comme directrice du foyer de Lyon, seule responsable protestante de communauté au sein de l’univers des 120 foyers de ce mouvement qui vient de fêter ses 50 ans.

Pour être au service de qui nous dépasse
A ce poste, Anne redécouvre la joie d’une vie spirituelle quotidienne autour d’un temps de prière et de partage de l’Evangile, chaque matin, avec les équipes du foyer et les personnes accueillies. Elle est pleine de gratitude à pouvoir être questionnée en permanence par la fragilité de l’être humain mais de pouvoir vivre ce questionnement au quotidien dans des relations de simplicité. Etre protestante dans un environnement aussi catholique, c’est prendre encore une fois le temps de la rencontre réciproque, vécue dans la simplicité et le respect. Et surtout, vivre auprès des personnes handicapées, c’est pour Anne ouvrir les yeux sur le véritable handicap de notre société : celui de ne plus être en relation.
Si aujourd’hui, Anne est au « service de quelque chose qui la dépasse », c’est aussi pour faire de l’Arche une école de la relation, vraie et simple.

© Réveil - Rencontre avec - novembre 2014