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Sylvain Chatelet : Il sait ce que signifie le « salut par la foi »

[mardi 30 décembre 2014 00:00]

par Doris ZIEGLER

Réveil - Rencontre avec Sylvain Chatelet © DRZIl a découvert la Bible en prison et sa vie en a été chamboulée. Aujourd'hui, Sylvain Chatelet peut, plus que n'importe quel observateur extérieur, témoigner des répercussions très lourdes de la vie carcérale sur un individu. Et être force de proposition.

Quand il est arrivé à la prison de Grasse pour sa seconde incarcération, les yeux de Sylvain Chatelet se sont posés une petite affiche. Un aumônier protestant proposait de venir rencontrer ceux qui le désiraient. Le mot « protestant » a particulièrement retenu son attention. Grand pratiquant de judo, il reliait la rigueur d'esprit de cette discipline au protestantisme. Pour la première visite de Karin Burggraf, alors pasteur à Grasse, Sylvain avait préparé toute une liste de questions ! Il avait toujours été croyant mais non pratiquant. Il allait souvent se recueillir seul dans la chapelle de l'établissement privé d'Antibes où il a suivi sa scolarité. En prison, avec Karin, il a découvert la Bible qui a bouleversé littéralement sa vie.

Une chute rapide
Sylvain sait que quand une personne passe, en tout, 25 ans de sa vie en prison, on imagine qu'elle a eu une enfance difficile, pleine d'embûches. Or, ce n'est pas son cas : enfance dorée, privilégiée, bonne éducation. Son projet était d'entrer dans l'armée de l'air. « Ma vie aurait dû être celle ce Monsieur tout le monde ». Et puis, à 18 ans, alors qu'il est fragilisé par un conflit dans sa famille, il croise la route de petits délinquants. Il sombre rapidement, participe à des attaques à main armée. A 21 ans, il blesse un policier au cours d'une fusillade. Arrêté, il est condamné à 38 ans cumulés de prison – très conscient qu'il a failli être responsable de la mort d'un homme et qu'il a risqué la prison à vie.
Sa famille et ses amis le soutiennent. Il suit des études, passe son bac. Au bout de douze ans et demi, le 13 mai 2000, il est libéré pour bonne conduite. A sa sortie, il retrouve travail et logement. Mais il replonge, et un an et demi plus tard, il est condamné à 17 ans de prison. Au bout de 12 ans et demi, il bénéficie d'un aménagement de peine. Actuellement, il vit en liberté surveillée jusqu'à sa proche totale libération.

Repère

L'Observatoire national des prisons
Depuis 1996, cette association veut promouvoir le respect de la dignité et des droits fondamentaux des personnes incarcérées. Elle fonde son action sur les dispositions de droit français et sur les instruments internationaux, relatifs aux droits de l’Homme : chacun a droit, en tout lieu, à la reconnaissance de sa personnalité juridique ; nul ne peut être soumis à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants. Elle mène une action en trois volets complémentaires : l’observation des conditions de détention, la protection des personnes détenues, l’alerte sur la situation dans les prisons.

La révolution du pardon
Sylvain est un homme fort, un battant. Mais lors de sa seconde incarcération, parce qu'il n'avait pas su vivre en liberté, il a eu besoin d'aide. C'est l'expérience de son impuissance à s'en sortir tout seul qui l'a poussé à rencontrer l'aumônier protestante. Elle le soutiendra sans faille, au fil des semaines et des années. Mais avant tout, elle lui a ouvert la Bible. Il y a découvert la présence de Dieu au cœur même de la douleur. « La lecture de la Bible, le message du Christ, ont apaisé mes tourments ». L'amour et le pardon de Dieu le touchent profondément. « Quand on a fait du mal, le pardon c'est gigantesque. Quand on reçoit autant d'amour, on ne peut rester comme avant. C'est révolutionnaire ». Il aime les psaumes chantés. Les paroles si fortes de la Bible sont pour lui une école pour l'Homme, un guide précieux. « La certitude d'être attendu et aimé, c'est grandiose ».
Au bout de quelques années il a demandé à être baptisé – heureux que ses parents n'aient pas voulu imposer le baptême à leurs enfants, pour leur laisser le choix. Il qualifie ce baptême, en présence de sa mère, de sa tante devenue sa marraine, de sa compagne et de leur fils, de « grand moment fondateur ».

Un précieux témoignage
On peut faire sa vie en prison, se créer son réseau, ses habitudes. Le sport y est primordial. Mais ce qui est insupportable, c'est d'être coupé de celles et ceux que l'on aime, d'avoir raté la naissance de son fils. Au parloir, les conditions étaient terribles, son couple n'y a pas résisté... Sylvain Chatelet sait parfaitement analyser ce qu'il a vécu en prison. Alors, quand avant de lancer la réforme de la Justice, Christiane Taubira a organisé une conférence de consensus en 2012, Sylvain était l'un des deux détenus choisis pour y participer. Il n'a pas hésité à parler des longues peines – sujet tabou – et de l'incidence néfaste des périodes de sûreté. Et il a pu témoigner qu'il n'y a qu'en prenant conscience de ses actes que l'on peut avancer vers la réinsertion. Un membre de l'Observatoire international des prisons (OIP), présent à cette conférence, a gardé contact avec lui. En septembre 2014, il l'invite à un séminaire sur la violence en prison à Lyon, et en novembre 2014, à une conférence devant l'Assemblée nationale. Il y parle de l'importance de la loi de 1875 sur l'encellulement individuel en prison. Loi qui n'est pas appliquée dans les maisons d'arrêt. Le fait d'être à plusieurs dans une même cellule n'est pas seulement source de lourds désagréments. Il empêche aussi de trouver le temps et le calme indispensables pour travailler et préparer sa défense. « C'est une atteinte directe au droit de la défense ».

Apprivoiser doucement la liberté
Aujourd'hui, Sylvain Chatelet travaille pour un patron qui lui fait confiance. L'OIP lui a demandé de faire partie de son conseil d'administration. Il fait peu à peu connaissance avec son fils, qui a treize ans, avec qui il partage sa foi. Son ancien aumônier, Karin Burggraf et son époux sont des amis pour la vie.
Pourtant, malgré tous les avantages qu'il a, une famille aimante, beaucoup d'amis fidèles, la confiance de son fils, un travail qu'il aime, une foi profonde, il témoigne que vivre en liberté, après la prison, reste difficile. Il ne peut s'empêcher de penser à ses ex-codétenus, ceux qui n'ont pas tous ces avantages. Pour eux la liberté est parfois si effrayante qu'ils préfèrent se débrouiller pour retourner en prison.

© Réveil - Rencontre avec - janvier 2015