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Rebecca Kuiken : "Marcher avec Lui, c'est donner un autre goût à la vie!"

[dimanche 1 avril 2012 00:00]

par Anne HEIMERDINGER

Rencontre avec Rebecca Kuiken © DRRebecca Kuiken, pasteur de l’Eglise presbytérienne, ordonnée en 1986 en Californie du Nord, est venue vivre en France. Accueillie en « immersion » à Alès aux côtés de pasteur Philippe Fromont, elle rejoindra l’été prochain la paroisse réformée de Reims. Mais qui est-elle ?

Si vous lui demandez quelle mouche l’a piquée pour tout laisser : et son pays, et ses filles : Janna et Marika, toutes deux étudiantes, et sa situation de pasteur reconnue et appréciée, et ses engagements ; elle vous répond qu’elle a toujours aimé la France et que son projet « s’est précisé » à mesure qu’elle engageait des choix. Dernier encouragement en date, une rencontre improbable à l’aéroport avec une femme de Martinique : une sœur et une même foi ; un temps de fraternité et un temps de prière plus tard, voici Rebecca au bénéfice d’un encouragement supplémentaire.
Rebecca aime la France et les Français. Il faut dire qu’en rejoignant le collège de ministres de l’Eglise réformée en Cévennes-Languedoc-Roussillon, elle réalise un rêve : officier en France ! Pour cette descendante de huguenots émigrés aux Pays-Bas puis aux Etats-Unis, cette assemblée est l'occasion de renouer avec ses origines en ayant un contact direct avec cette histoire protestante à la fois familiale et lointaine. « C’est vraiment un plaisir d’être ici. Retrouver l'esprit huguenot, esprit de résistance à la culture d'une époque est ressourçant ». Son ancêtre portait un nom bien « de chez nous » : Madame de Valois, une huguenote qui avait fui les persécutions, s’était réfugiée aux Pays-Bas. Au XIXe siècle, un autre départ devait entraîner sa famille vers les USA.
De manière plus personnelle, Rebecca a vécu autrefois une année « d’échange » et retrouve régulièrement avec plaisir Monique Lenfant, sa mère de cœur à Poitiers.
Rebecca appartient aussi à une famille qui se déracine au nom d’un appel. Sa famille vit sa foi de manière pragmatique. Ainsi, parmi les siens, arrière-oncles et tantes étaient missionnaires en Inde, en Irak et en Chine. Alors, devenir à son tour globe-trotter, répondre à un appel vers l’étranger ne l’effraie pas davantage.
Une douleur, tenace, l’accompagne : elle a laissé « ses trésors, ses filles » derrière elle et sent parfois la solitude devenir une compagne de voyage fort envahissante

Repère

Formation
- Faculté de théologie de Harvard,
- Séminaire de théologie à San-Francisco

Pasteur
A la “Stone Church of Willow Glen” (PCUSA) : 1997-2006

Directrice du « conseil interreligieux » à la « Working Partnerschips USA » : 2008-2011 et pasteur

Soutien équipe pastorale d’Alès : année 2011

Pour les plus pauvres
Jusqu’à l’an passé, Rebecca vivait en Californie. D’abord chargée de communication au sein de la faculté de théologie, puis seule femme ministre de l’Eglise presbytérienne de cet Etat, elle est engagée comme directrice d’un « conseil interreligieux » qui lutte pour plus de justice économique, avec en son sein des membres musulmans, juifs, catholiques et protestants. Une grande attention est portée à la défense des droits des nombreux sans-papiers qui peuplent l’Etat de Californie et qui survivent, plus qu’ils ne vivent, de petits boulots mal payés (pour la plupart, employés comme agents d’entretien). Dans le cadre de son dernier travail d’entraide très prenant, Rebecca s’est efforcée de créer des ponts entre sa communauté – religieuse – et les syndicats, pour faire pression sur les industries, les grandes corporations et exiger davantage d’équité.

Le poids de la religion
« Chez nous, les responsables religieux portent un manteau "d’honorabilité" : ils disposent d’une autorité morale ». Il est donc facile de s’exprimer, d’argumenter, voire de défendre une cause. Il est plus aisé aussi de faire bloc avec des responsables d’autres communautés religieuses pour lutter contre les injustices, le racisme…
Mais les accents religieux exacerbés conduisent au pire, au blasphème et à l’idolâtrie lorsque le pouvoir s’en sert pour légitimer sa cause et écraser l’homme, partage Rébecca. Aux USA, l’épine est aussi dans ce qui a toujours miné son histoire : le racisme. Et l’empreinte laissée par Martin Luther King ne suffit pas : les postes à haute responsabilité, richement payés, sont toujours la chasse gardée des blancs… Les pauvres sont toujours « les noirs » et les immigrés du Mexique. Les pasteurs eux-mêmes n’ont pas les mêmes salaires, que l’on soit un homme ou une femme, que l’on soit en charge d’une communauté au cœur d’un quartier défavorisé ou appelé à être ministre d’une « megachurch *».
Rebecca apprécie du coup l’égalité homme/femme, un même salaire pour tous les ministres, en France, mais s’étonne des aspects susceptibles d’une société qui ne jure que par la laïcité, vis-à-vis du religieux. En même temps, la déchristianisation en France l’interpelle. Il lui semble que la foi vécue dans un cadre minoritaire est plus incisive, plus claire. Aux USA, 50 % se disent « chrétiens » et on ne sait plus à quel courant théologique se vouer : un véritable fourre-tout, sans langage clair !

Tout est langage
Rebecca s’accroche. Ah, la langue française et ses subtilités ! Pas toujours facile pour une linguiste perfectionniste. Mais le long apprentissage, les trébuchements de départ, l’immersion dans la culture réformée ont offert à Rebecca une double libération. Elle a fini par accepter ses imperfections : forcée de parler, de prêcher, de prier : le tout avec des mots tout simples. L’autre bénédiction, dit-elle, c’est de redécouvrir une humilité. Juste rester confiante dans l’amour de Dieu ; être certaine que cette confiance, la communauté la ressent, la vit à travers elle, même si parfois les mots s’emmêlent. Au sortir d’un culte, un paroissien vient trouver Rebecca, un léger sourire aux lèvres. « Vous savez, on ne dit pas Jésus saveur, mais plutôt Jésus Sauveur ».
En venant en France, Rebecca a surtout envie de partager un vécu, toute une expérience liturgique, car pour elle : « le langage renouvelle aussi l’élan de foi ». Elle sait que quelque chose la porte, la pousse à accompagner une communauté, à s’impliquer comme elle a su le faire en Californie pour donner la parole à ceux à qui on la ravit : les sans-papiers, les plus pauvres, les plus fragiles. Une paroisse de Reims l’attend à partir de juillet qui semble partager cette même faim !
Rebecca, bonne route.

* Megachurch : lieu de cultes rassemblant plus de 2 000 personnes




© Réveil - Rencontre avec - avril 2012