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lire Jérémie en 2014

[vendredi 3 octobre 2014 17:19]

Lire ensemble Jérémie en 2014.

Je dois l'avouer, j'ai du mal à choisir quand il s'agit de lire tel ou tel livre de la Bible. Alors, certes, on peut se trouver des raisons a posteriori de lire aujourd'hui le livre de Jérémie. Je vous en donnerai d'excellentes. C'est un livre important de la Bible. Mais honnètement, pour moi la Bible est comme cette compagne que chante Brassens, « tout est bon chez elle, y'a rien à jeter. Sur l'île déserte », j'emporte aussi Jérémie.

Si je dis « aussi », vous l'avez compris, c'est qu'est née au fil des mois, est née comme une réticence à vous proposer de lire ce texte. Le livre de Jérémie n'est pas un livre drôle de la Bible (il y en a : Jonas en premier, mais aussi Esther par exemple, peut-être aussi les Actes des apôtres si on sait prendre un peu de recul). La réputation de l'auteur des jérémiades ne s'estompe qu'après qu'après un temps d'apprivoisement. Ses propos sont souvent amers. La malédiction y est plus fréquente que la bénédiction. Le ciel est sombre au-dessus de sa Jérusalem. C'est aussi l'époque qui veut ça. Son époque. La-nôtre aussi peut-être. 

Justement, c'est là ma réticence. L'époque. La sienne. La-nôtre.

Car Jérémie me semble-t-il colle trop bien à notre époque et à nos situations. Le spectre de TINA hante ses pages comme les plateaux de nos journaux continus d'information. TINA, vous le savez sans doute, n'est pas seulement le nom d'un ouragan (quoique) ou d'une chanteuse de talent, c'est aussi le surnom qu'en son temps, on attribua à Madame Thatcher qui ne cessait de répéter (paraît-il) : « there is no alternative » d'où l'acronyme T.I.N.A, D'une certaine manière c'est ce que nous répètent à longueur d'antennes les experts dépêchés sur les plateaux : en matière d'économie, de sécurité, de flux migratoire, d'écologie … bref en matière de ce qui va mal, il n'y a pas d'alternative. Il faut faire avec : avec la mondialisation, le réchauffement climatique, les bateaux qui sombrent au large de Lampédusa, les bombes sur Gaza, la corruption en Afrique, la dictature ailleurs … Tina, There is no alternative. Or que prêche, semble-t-il, Jérémie ? La soumission : soumission aux événements, soumission à Babylone, la superpuissance qui va tout submerger, soumission à Dieu qui est derrière les événements, même quand ces événements sont les œuvres de Nabucodonosor maître de Babylone et bientôt de tout le Proche Orient. Jérémie a tout vu, tout prévu, tout su d'avance. Jérémie avait raison. C'est sans doute pour cela qu'on a conservé et édité après coup ses discours et ses oracles. Mais cela ne constitue pas vraiment une raison pour les lire, les méditer, les apprendre aux enfants aujourd'hui.

Mais lisons, méditons, reprenons, revenons, apprenons, découvrons, soyons surpris car le livre de Jérémie, ce n'est pas cela.

3 « bonnes » raisons pour lire Jérémie aujourd'hui ?

- un homme

- un livre

- un espoir et mieux encore une espérance.

Un homme. Le livre de Jérémie, c'est la parole d'un homme aux prises avec son temps et aux prises avec son dieu, avec Dieu. Aux prises avec son temps et son temps n'est pas tendre avec les humains. C'est la fin du Royaume de Juda. Israël, le Royaume du Nord a été englouti par la machine de guerre assyrienne. Juda le sera par celle des Babyloniens. Après viendront les Perses, les Grecs, les Romains, les Byzantins, les arabes, les croisés et les turcs … il faut faire avec, il faut croire avec. Mais aussi aux prises avec un dieu qui envoie, qui rappelle, qui repproche, un dieu qui punit. On lit  souvent des propos extrêmement durs dans le livre de Jérémie et leur auteur est parfois désespéré d'avoir à les tenir et de savoir qu'ils seront sans effet. Parce qu'il y a les d'autres et notamment ceux qui promettent le contraire de ce qu'annonce Jérémie. Parce que ce qu'ils disent est plus agréable à entendre. Parce qu'on aimerait qu'ils aient raison et que Jérémie aimerait avoir tort.

Un livre. Ce livre est un des livres de la Bible qui parle le plus du livre. On crie beaucoup dans Jérémie et on écrit encore plus. On écrit toutes sortes de choses : des oracles et des poèmes, des contrats de mariage ou d'achat, des noms et des lettres. On écrit sur des livres qu'on brûle ou qu'on noye. On écrit parce que les écrits traversent les temps, le feu, les fleuves et les exils. On écrit pour que soit gardée la mémoire c'est à dire aussi pour nous ayons en mémoire. On écrit pour raviver l'espérance.

Ce livre est livre d'exigence et d'espérance. L'exigence, c'est celle d'un dieu qui ne lache rien. La loi est toujours présente entre les lignes de Jérémie. Le prophète biblique redit la loi, ou plutôt la Thora c'est à dire l'enseignement de Moïse. L'espérance est aussi celle de Dieu, le dieu de l'alliance, et même de la nouvelle alliance (on disait en vieux français : le nouveau testament, l'expression vient de Jérémie). Jérémie n'est pas un prophète de la soumission aux temps et aux pouvoirs, un prophète de la voie unique sans détour, il est un prophète de l'espérance qui permet de traverser l'orage et la séparation, d'être englouti à la croix et de reprendre pied sur l'autre rive.

Je vous invite à (ré)ouvrir le livre de Jérémie.

Jean-Pierre Sternberger